Petite virée dans un « Puticlub » de la frontière espagnole

Chauffeurs routiers, VRP, ou vacanciers Français du sud-ouest… Certains villages de la frontière espagnole sur les Pyrénées s’apparentent pour eux à la légendaire « île des plaisirs » de Pinocchio, où les enfants livrés à leurs fantasmes se transforment en ânes… Un no man’s land fabuleux, plein de tentations, de lumières colorées, à 20 minutes de Perpignan. Un espace entièrement dévolu à la délectation des insatiables, avec tout ce qui est ailleurs plus cher ou interdit.
Du village de la Jonquera, on dit souvent que c’est le bordel de l’Europe, tant pour sa situation géographique charnière et la variété des plaques minéralogiques que l’on y croise, que pour sa législation libérales en matière de prostitution. Un coup d’œil sur les bâtiments leur donne des airs d’un Las Vegas de pacotille (!), si on excepte le relief montagneux en arrière plan. Une quinzaine de magasins-hangars cubiques, striés de néons fluorescents, se suivent en enfilade le long de la nationale, la route de tous les commerces. C’est aussi le paradis des poids lourds, stationnés par centaines, en rangs bien serrés sur les parkings interminables.
Des filles, du gasoil, de la gnole et des clopes
Ici, on vend des cigarettes moins chères et par cartouches, là, toutes sortes d’alcools faiblement taxés… Et la passe locale présente un rapport qualité-hygiène-prix qui laisse au tapis toute concurrence. Dans la région de Catalogne où le travail sexuel est réglementé depuis 2002, le cul aussi est une spécialité locale. Ailleurs ce sont des vêtements de grandes marques ou les parfums, probablement contrefaits, que l’on achète à volonté.
A volonté, comme les gargantuesques buffets à dix-quinze euros ; comme l’essence bradée ; comme le pastis au litre, l’absinthe, la liqueur ou les graines de cannabis. Et comme les femmes, qui par centaines louent leurs corps aux clients. De quoi faire le bonheur, notamment, des 6000 à 8000 camionneurs de passage quotidiennement. A la Jonquera tout ce qui ne se trouve pas en magasin se négocie dans la rue : la drogue est par exemple à la portée de chacun. L’escale est incontournable pour le routier, avant de passer en France, où tout ceci est interdit ou trop taxé, où on le contraint pour circuler, pour se garer, où il se sent indésirable.
La France, où le quidam ne peut plus fumer dans les bars, où l’essence, l’alcool et les cigarettes deviennent un luxe, où il faut se satisfaire des camionnettes de Vincennes ou des toiles de tentes de Boulogne, en craignant la Police. La France, avec ses douanes volantes, est on ne peut mieux placée pour alimenter la demande. Parce qu’ici les douanes sont paradoxalement l’un des meilleurs atouts du jouisseur impénitent.
« Faut pas faire le con sur les quantités et on se fait pas choper » s’esclaffe, Michel*, un quinquagénaire habitué des vacances perpignanaises. « Moi, les douanes me servent surtout de prétexte auprès de ma famille quand je m’attarde un peu trop. Et la limitation des quantités, c’est parfait pour justifier les allers-retours réguliers. Parce que faut dire que les filles sont plus belles et moins chères ici qu’en ville, confie t-il, en retirant de l’argent d’un distributeur encastré dans la façade de l’hôtel de passe.
Michel*, comme de nombreux pères de famille, est un régulier de l’ouverture du célèbre Lady’s Dallas. Chaque catégorie des 4 à 500 clients quotidiens en été, a ses horaires. Les hommes mariés d’abord, ceux qui travaillent le lendemain ensuite, les touristes et les fêtards pour terminer la nuit. Il est à peine 18h, les filles arrivent encore, à pied, en taxis, ou déposées par leurs maris. Certaines d’entre elles s’installent un moment en Catalogne, fondent une famille ou s’entichent d’un maquereau. Pour elles le bordel, c’est un peu le bureau.
« La mala reputatión »
Cette « nouvelle » population n’est pas pour plaire, du moins en façade, aux locaux ni à leurs épouses. Les « barbies », comme on les surnomme ici, ne comprennent pas les Catalans qui leurs sont hostiles, et ont donc peu de moyens pour s’intégrer. Elles sont jugées antipathiques, « salissent l’image de la région », « attirent une population néfaste » (pourtant très respectable à la pompe à essence), séduisent les jeunes hommes du cru. Et pire que tout, leur venue fait grimper les loyers. Ce n’est pourtant pas faute de rapporter de l’argent aux localités : 1000 euros de taxes annuelles par « habitation » de passe. Autant dire qu’avec sa soixantaine de chambres, le Dallas contribue largement au budget municipal de la Jonquera et ses 3000 habitants. Au niveau régional, le sexe tarifé brasse 5 milliards d’euros par an, et rapporte environ 200 millions d’euros en taxes.
« Les municipalités sont hypocrites », s’énerve Nico le tenancier. Il dénie formellement être un proxénète et récuse le terme de bordel, préférant un pudique « hôtel pour femmes ». « Elles empochent les taxes et adoptent ensuite des postures de façade, pour satisfaire l’électorat. Nos établissements limitent la prostitution de rue, sont en extérieur des villages et ne dérangent personne. On n’a rien à cacher ici. Les filles sont pour moi des clientes : elles paient 80 euros pour une pension complète, avec un service de sécurité, point barre. Ce qui se passe dans les chambres ne me regarde pas, et je ne compte ni ne touche aucun argent du sexe. Tout ce que je regarde c’est la mise à jour des contrôles médicaux mensuels (NDLR : examen sanguin et frottis utérin) et l’âge des pensionnaires ».
Il a joute, « la police fait des contrôles sociaux et sanitaires toutes les semaines, chaque fille est connue. Le moindre écart et c’est tout l’établissement qui tombe. […] A force de nous stigmatiser, les bordels vont fermer, et c’est déjà la décadence. Ils le regretteront. Voyez les dernières pages du quotidien conservateur-catholique « La Vanguardia »… On n’y lit de plus en plus d’annonces de prostituées à domicile, et là-dessus les communes ne touchent rien. Tout se fait au noir et sans contrôles ».
Le Dallas reste le plus grand et le plus célèbre « puticlub » du coin, avec près de 400 filles de passage chaque semaine. On y entre par un portique détecteur de métaux, sous la surveillance de nombreuses caméras et d’un vigile dissuasif. Un ouvreur garde la porte du Lupanar et l’ouvre moyennant 10 euros, avec une consommation. Pour monter avec ces dames, il faut avant tout s’équiper d’un kit à 5 euros : drap jetable, capotes et lubrifiant, ainsi qu’un nécessaire de toilette.
Tags: espagne, prostitution, puticlub








